Au petit-déjeuner, lors d’un séminaire de travail, un de mes collègues voit émerger une question entre le café et la confiture. Je ne suis pas sur place, mais le canal #philo de notre Slack me permet d’y participer à la marge.

Oser creuser des questions et les partager, c’est ce dont le monde a besoin. Y compris celui de l’entreprise. En un certain sens, mon rôle est d’y encourager comme je peux, quitte à improviser (j’adore me plonger dans de longues recherches, mais c’est peu approprié si l’on se donne pour priorité pratique de nourrir une conversation en train de se faire).
Ici, de bon matin, il s’agit de savoir quelles raisons peuvent justifier une priorité de la collaboration sur l’individualisme.
La question par elle-même présente un intérêt, comme toujours (analyser les idées comme des symptômes, disait Nietzsche). Elle renvoie en creux à un présupposé largement admis : que l’individualisme est davantage profitable que la collaboration, davantage propice à maximiser nos satisfactions individuelles. Dans ce contexte, pourquoi préférer la collaboration qui exige des individus un effort notable pour ravaler leurs prétentions égoïstes (concernant tant les gains espérés que leur conviction d’avoir davantage raison qu’autrui). La question ne porte donc pas sur les raisons qui favoriseraient l’individualisme, mais sur la possibilité d’arguments en faveur de la collaboration.
Ma réponse — rapide pour les besoins de la conversation — vise à déverrouiller la polarité des deux termes et approfondir l’analyse en y réintégrant des faits observables dans notre réalité sociale quotidienne.
1/ D’abord, remettre en question la disjonction qui structure la question. Souvent, on interprète les distinctions conceptuelles en disjonctions (ou bien… ou bien). Au contraire, quand on veut creuser une question, une première étape consiste à désamorcer ce que j’appellerais volontiers ce “biais disjonctif”.
Plus encore, on peut aller sonder l’anxiété exprimée par l’occurrence concrète de ce biais. Il arrive ainsi fréquemment que les interlocuteur·ices craignent tellement de voir une idée disqualifiée, qu’iels refusent d’envisager une idée autre et pourtant compossible. Ce qui les amène à projeter une disjonction dont on n’a plus qu’à retenir un terme sur deux. Cela simplifie les choses.
Opération fréquente dans les freins invoqués contre les progrès sociétaux. Cette ritournelle par exemple : si vous affirmez l’égalité femmes/hommes, c’est que vous niez les différences. Or, je tiens à la reconnaissance des différences donc mon féminisme n’en est pas un a des limites… Pour peu qu’on glisse sur la référence à Dame Nature pour justifier l’argument par un “de tous temps”, on sera bien passé de la distinction entre deux concepts en réalité indissociables (égalité - différence) et à une disjonction radicale et… fumeuse. Classique.
Revenons à notre cas. En apparence, comme on l’a dit, individualisme et collaboration reposent sur des motifs distincts (égoïsme / altruisme, indépendance / dépendance, jouissance individuelle / partage).
Mais moult observations — historiques, sociologiques, psychologiques, dans des milieux divers — étayent cette idée : nous pouvons rechercher la collaboration pour des raisons individualistes. D’où la référence à Mandeville (La Fable des abeilles) et Smith dans mon message (cf image plus haut). L’individualisme méthodologique consiste à affirmer que la priorité de l’individualisme n’annule pas la dépendance des individus entre eux, elle la renforce au contraire en en faisant un moyen. Dans cette hypothèse, ce sont des motifs individualistes qui nous poussent à collaborer. Plus encore pour reprendre Smith, la croyance qu’a chacun·e d’être gagnant·e dans l’affaire l’amènera à préférer la collaboration et le poussera à contribuer à l’intérêt général. De sorte que la préférence pour la collaboration n’est pas ancrée dans un altruisme, mais dans la perception que chacun·e a d’en être le ou la gagnant·e.
D’ailleurs, même si c’est moins facile étant donnée notre culture, on peut aussi chercher des cas où des motifs altruistes justifient des actions apparemment individualistes. Dans les situations de soin, cette articulation soin de soi / soin des autres est essentielle, dans un système qui utilise le dévouement individuel pour justifier la maltraitance des soignant·es. Mettre son masque à oxygène en premier pour pouvoir aider les autres (donc réfréner la pulsion qui nous ferait préférer prendre soin d’autrui avant de prendre soin de nous) en est aussi un exemple.
2/ Ensuite, distinguer des registres, c’est-à-dire envisager la question sous des perspectives autres que celle, plus étroite, dans laquelle on la situait initialement. En l’occurrence ici, cela permet de se demander ce qu’on entend par “important” dans la question, en reconsidérant des priorités non stratégiques, mais non moins (plus ?) humaines. Donc en envisageant la possible priorité politique, éthique et même esthétique (comment rendre notre environnement social plus beau, bon, juste ?) de la collaboration.
Dans ce cas, la valeur de la collaboration n’est pas dans sa qualité de moyen en vue d’une fin (l’intérêt individuel), mais peut/doit être envisagée au contraire comme finalité en soi. On peut poser une priorité éthique ou socio-politique des droits sociaux par exemple et voir dans la solidarité sociale une finalité plus importante que la jouissance par chacun·e de son intérêt particulier. Parce que nous ne voudrions pas d’un monde où nous sommes indifférent·es au sort d’autrui, un monde donc où notre bien-être est totalement déconnecté de celui des autres.
3/ Et éclairer le socle souvent oublié qui fait qu’on se pose la question : ici, l’interdépendance de fait des êtres humains et plus largement des êtres vivants. Nous sommes des êtres pour qui l’interdépendance est même une condition initiale physiologique. Nos conditions de vie sont étroitement liées à la façon dont nous organisons / soignons cette interdépendance. Corrélativement, nous sommes aussi des êtres pour lesquels la liberté est fondamentale, la liberté d’initiative individuelle notamment.
La question initiale revient alors à articuler deux valeurs qui non seulement ne sont pas incompatibles, mais demandent au contraire à être pensées ensemble : la nécessité de collaborer d’une façon qui accroisse nos libertés individuelles au lieu de les restreindre. Et la nécessité de défendre nos libertés individuelles d’une façon qui accroisse la solidarité sociale. Qui accroisse, en d’autres termes, les libertés de tous·tes sans nier leur individualité.